On peut comprendre le désir et l’envie de renouveler une expérience, qui a provoqué des émotions fortes et imprimé durablement des images au fond de votre mémoire. Mais cela devient plus étrange quand on sait très bien tout ce que cela va entraîner comme efforts, interrogations, doutes et osons le dire, souffrances, même si le mot reste un peu tabou quand on est dans la pratique d’un loisir. Pour entretenir ce paradoxe permanent du trailer, me voilà embarqué à la conquête de ma 3 ème étoile de la 180.

Samedi:6h45/ Lyon. Km 0.


Photo Nicolas Blache

Ayant fait l’impasse l’année dernière pour cause de Saintélyon en relais, je découvre le nouveau lieu de départ, sis à la halle Tony Garnier. Nous sommes 19 car notre maître, celui sans qui la 180 ne serait rien, Arthur Baldur, doit déclarer forfait pour un problème de dos. Comme quoi même les seigneuries ne sont pas épargnées par un des fléaux du running, j’ai nommé: la douleur lombaire. Après avoir enfilé le maillot officiel 180 de cette édition dont le dress code est le noir, récupéré notre badge identificateur de participant à la 180, réalisé quelques instantanés sur nos portables et de ces faits, pris un quart d’heure de retard, la troupe se met en route.

Samedi:10h15/ Soucieu. Km 21.

La fête bat son plein sous la tente du téléthon. Les GO de l’association locale nous ont offert le café et le thé et toute notre joyeuse équipe danse sur les mix disco du DJ qui fait monter l’ambiance sur la place du village. J’ai bien tenté de participer au sprint pour arriver en pole position à la boulangerie, mais je suis tombé sur des tacticiens expérimentés de l’exercice, qui après avoir remonté le peloton et cadenassé toute velléité d’échappée ont mis une boite à 300 m de l’arrivée. On ne les a revu que dans la boutique avec un air narquois et une tarte entre entre les mains.

Samedi:11h12/ Quelque part entre Soucieu et St Genou. Km 27.

En queue de peloton j’entame une conversation avec Will sur la situation socio économique dans le Berry et les différences fondamentales avec celles de la région Stéphanoise. L’occasion durant quelques kilomètres de confronter des parcours de vie. C’est cela aussi la 180, ces rencontres, ces échanges, ces moments de vie ou l’on ne parle pas que du drop des Hoka ou du nombre de lumens de sa frontale.

Samedi:12h37/ Bois des marches. Km 35.

Une discussion anime toute le groupe: mais quel est le nom du lapin dans “Alice au Pays des Merveilles” ? Cette question fondamentale va nous permettre de passer sans encombre la terrible montée du Bois des Marches que je fais en solitaire en tête de groupe. C’est un passage que j’aime bien et qui me donne de précieuses indications sur mon état de forme. Et c’est l’esprit libre et revigoré que l’on atteint St André la Côte en ayant eu la réponse: le Lapin Blanc. Encore une illustration de cette communion et de cette solidarité qui anime le groupe et qui met à mal cette réputation comme quoi que le coureur d’ultra n’a qu’une idée en tête : le tee shirt de finisher.

Samedi: 13h35/Juste avant la descente du Rampeau. Km39

On déboule vers un gars qui a installé son monospace au bout d’un chemin. C’est Benoit du LUR (ceux qui organisent la 180). Son coffre est rempli par un immense bidon pour faire un feu d’enfer cette nuit, des packs de bière et des bouteilles de Mojito!! Pour ne pas faire désordre et mauvais gout, il y a bien entendu les chips et les caouets. C’est l’occasion de se refaire une petite santé avant d’attaquer la descente du Rampeau (qui sera une montée infernale plus tard). Ah! Les ravitos apéros de la 180, ça aussi c’est tradition, et les traditions c’est sacré !


Photo Nicolas Blache

Samedi:15h30/ Ste Catherine. Km 44

Si vous vous êtes une fois demandez pourquoi on participe à la 180, ne cherchez plus venez déjà faire un tour au ravito de Ste Catherine! Je ne vous en dirais pas plus car vous n’avez qu’à faire une demande d’inscription pour découvrir ce qu’il en est. Mais sachez quand même, que rien que pour ce ravito, certains songent à faire la 222, histoire de renouveler le plaisir. On y retrouve Arthur ainsi que toute la bande du LUR, qui s’ils ne courent pas la 180, la font tout autant, que ce soit par la logistique, l’animation et l’encadrement. PS: ce fut aussi l’occasion de gouter le dernier cru du Domaine du Germain, le Beaujolais de François D’Haene.

Samedi: 18h00/ Saint Christo. Km 56

On pénètre dans la tente du ravito et qui on voit, installé tranquillement? Jean-Michel Touron! En retard au départ à Lyon, il nous a suivi puis dépassé pendant qu’on faisait ripaille à Ste Catherine et nous attend tranquille à St Christo. Jean Michel pour ceux qui ne le connaîtrait pas encore, c’est le mec qui a fait un pari stupide, celui de faire l’UT4M, l’UTMB, 2x le TOR des Géants en 1 mois… Et comme il s’ennuyait, il a terminé la Diagonale des Fous, Le Puy- Firminy et donc la 180.

Samedi:20h45/ Saint-Etienne. Km 72

On passe sous l’arche de départ qui pour nous est celle de l’arrivée de la mi-course… Photos, journalistes et les bénévoles qui installent l’aire de départ nous accueillent. Déjà une grande satisfaction d’être là, d’avoir profité et partagé avec tout le groupe cette journée. Place à un peu de récupération avant d’attaquer la seconde partie de l’épreuve.


Photo Le Progrès

Dimanche: 00h45/ Saint-Etienne(Méons). Km 75

Après un nouveau départ à 00h20 en compagnie des 500 derniers participants de la Saintélyon, m’être arrêté quelques minutes pour quitter mon coupe vent (enlever le dossard, le sac, ranger le coupe vent, remettre le sac et le dossard prend bien 3 minutes…) , voilà que je me retrouve isolé sur le boulevard. Sensation inédite! Je suis sur la Saintélyon, à 3 km du départ et tout seul à part un groupe de randonneurs derrière moi! Qui a dit que la Saintélyon c’était l’enfer et la bousculade notamment durant les premiers kilomètres. Je reprends mon allure, ce qui me permet de rattraper et doubler quelques coureurs avant le carrefour de la Vaure.

Dimanche: 1H52/ Quelque part entre Sorbiers et Saint Christo. Km 81.

Je suis au fond du trou, mais alors ce qui s’appelle au fond du fond. Depuis que j’ai quitté Sorbiers et que j’avance dans ce putain de brouillard givrant qui me glace les mains, le dos et qui brouille la lumière de ma frontale: j’ai un mantra qui tourne en boucle: “j’arrête à Saint Christo! J’arrête à Saint Christo!” Pourtant au départ à Sainté, j’étais bien bien, relax, les jambes souples, l’esprit positif et content d’être là. Je pensais avoir fait le plus dur en étant sur la ligne de départ. Je plaisantais avec mes voisins en leur faisant croire que je venais de terminer le parcours dans l’autre sens, il y a moins de 3h00… Je devrais remettre ma veste, mais j’ai la flemme et pas d’abribus comme tout à l’heure pour faire ça tranquillement. J’avance tout seul dans la nuit noire, parfois je n’aperçois même pas la frontale du concurrent qui me précède, je dois me pincer pour me rappeler que je suis bien sur la Saintélyon et non pas sur un ultra trail de montagne avec 100 participants.

Dimanche: 2h18/ Quelque part entre Sorbiers et Saint Christo. Km 84.

Un groupe de 3 personnes se porte à ma hauteur, je coupe la musique car l’un deux tente de me parler. C’est un gars habitué de la Saintélyon, qui accompagne deux jeunes filles qui découvrent l’épreuve. Il a vu mon badge 180 et me parle tout de suite de respect, d’admiration devant ce que l’on fait et qu’il rêverait de pouvoir y participer. Je lui réponds que je vais arrêter à Saint Christo (mon mantra ne s’est pas épuisé et tourne toujours en boucle). Il n’en croit pas ses yeux (ou plutôt ses oreilles) et me dit que c’est pas possible! Il repère mon numéro de dossard, me demande mon nom et prénom (pire qu’un contrôleur) et m’assure qu’il va vérifier que j’ai bien été jusqu’au bout! Je ne répond rien et lui souhaite bonne course quand il me quitte.


Photo Gilles Reboisson

Dimanche: 2h32/ Pas loin de Saint Christo. Km 86.

Quelqu’un me double, après quelques secondes je réagis en voyant le badge 180 et je me porte à sa hauteur. C’est Lou Ana. Je suis surpris car je pensais vraiment être le dernier du groupe (ce qui est certainement le cas maintenant), mais qui signifie que je ne me traîne pas trop. Je lui dis que je vais bâcher à Saint Christo, elle se tourne vers moi et me lance: “ C’est bon, tu arrêtes tes conneries!”Et elle repart sans un regard.

Dimanche: 2h47/ Saint Christo. Km 88.

Je rentre sous la tente du ravito, le choc ! Pour ceux qui connaissent le ravito en temps normal (c’est ambiance émeute et bataille rangée pour obtenir un verre d’eau) et bien là , ça n’a rien à voire, on se croirait lorsque on y est passé tout à l’heure, à 18h00. Je bois tranquillement un thé chaud en trempant des madeleines et des Pims (spécialités des ravito sur la Saintélyon) tout en bavardant avec deux dames bénévoles qui se rappellent de notre passage en fin d’après midi et encore une fois j’entends les mots: “respect, admiration, vous êtes fou”. Sur la table voisine, un monsieur m’annonce que mon collègue le “Japonais” (traduisez Jean-Michel Touron) est passé, il y a longtemps… Bon, je crois que si j’annonce que je m’arrête ici ça va faire désordre et puis ce ravito sympa, tous ces encouragements et ces marques d’estime ont enfin eu raison de mon mantra. Je vais remettre ma veste et aller au moins jusqu’à Ste Catherine.


Photo Gilles Reboisson

Dimanche : 4h03/ Quelque part entre St Christo et Sainte Catherine. Km 96.

L’air est toujours bien froid, surtout quand on est à découvert, mais c’est de la rigolade par rapport à certaines éditions et comme je suis bien équipé je n’en souffre pas du tout. Le brouillard s’est dissipé et on avance sous le ciel étoilé. Le chemin n’a pas bougé depuis cet après midi et à part quelques flaques et de toutes petites zones de boue, “c’est quand même assez roulane”comme dirait un certain KJ. Je marche dès que ça monte, trottine sur le plat et me laisse aller dans les descentes, rassuré et confortable avec ma super lampe frontale Ferei 800 joules. J’ai l’impression d’être au volant de ma voiture (c’est ce que m’ont fait remarquer plusieurs concurrents que j’ai doublé), dire que certains font la course sans lampe ou avec une bougie… Ah oui! Au fait! Je vais bien entendu terminer et aller chercher cette 3ème étoile. Et oui, c’est cela les ultras, faut être patient et attendre la fin du cycle “désespoir” pour enclencher celui “euphorie”. Ceci étant je dois remercier chaleureusement mon inconnu de Sorbiers, Lou Ana, les bénévoles du ravito de Saint Christo et mes ami(e)s qui m’avaient laissées des messages sur mon téléphone.

Dimanche: 5h18/ Sainte Catherine. Km 100.

Je sors du ravito, ravi de cette petite pause (faut pas s’incruster, surtout quand c’est en extérieur) ou j’ai fait le plein de Pims et de madeleine trempés dans un thé chaud. Remplissage des bidons, changement de la 1ère couche et me voilà longeant les bus ou s’entassent les relayeurs et les abandons. Je fais mentalement un doigt d’honneur au bus de tête :” Et non, je ne monterais pas”. Je sais désormais qu’à moins d’un accident ou d’un gros problème, je terminerais.

Dimanche 6h24/Au milieu de la côte du Rampeau. Km 106.

Petite pause sur le bord de route dans la montée du Rampeau, près du poste de secours. Sans surprise, j’ai vu ce que ça donnait en descente et au final, c’est clair, je préfère la faire en montée. Par contre ça n’a pas l’air d’être du gout du gars qui me suit, car il se dirige vers les pompiers et semble vouloir abandonner et se faire rapatrier. A mon avis il est mal barré, m’étonnerait qu’on le prenne en charge ici… Bon sinon c’est toujours une Saintélyon très inhabituelle, j’étais carrément tout seul dans la descente du Bois d’Arfeuille. J’ai même doublé un type sans lumière (?!) qui a cherché à s’accrocher à mon phare, mais qui a vite lâché prise , ne pouvant s’accrocher à ma vitesse phénoménale en descente. Bon! Allez , un petit coup d’eau gazeuse et c’est reparti pour la 2ème section de cette montée.

Dimanche 7h38/ Saint Genou. Km 112.

Et bien me voilà au ravito de Saint Genou. Je suis agréablement surpris par le fait que je suis là avant 7h20 de course (suis parti à 00h20), ce qui signifie que je suis dans le même rythme qu’il y a 2 et 3 ans. Je retrouve une fille avec qui on fait l’accordéon depuis la sortie de Sorbiers. On plaisante sur le sujet assis sur nos chaises plastiques en sirotant un Pepsi (je fais un effort car je préfère très nettement le Coca). C’est cool, le jour se lève, le ciel est lumineux, l’air est frais. Toutes fois on ne traîne pas, car on sait qu’ici c’est le ravito de la lose: en plein air, on s’y refroidit très vite, uniquement liquide donc on oublie l’idée de s’y faire plaisir question gastronomie et pour les besogneux du peloton on y passe à une heure ou le mental est plutôt défaillant donc vraiment pas le coin pour se refaire. En plus si vous voulez abandonner il faut se taper 500m de marche pour rejoindre le bus.

Dimanche 8h13/ Le Boulard. Km 116.

Ah! Le Boulard! Le hameau ou sur ta course de la Saintélyon, tu n’as aucune raison de le prendre, justement. Depuis un moment , je marche en compagnie d’un gars, car j’ai vraiment envie de dormir et rester en mode marche tout seul c’est justement le meilleur moyen de s’endormir et comme je n’ai pas envie de courir, la causette est la solution. On disserte sur le fait que la Saintélyon en queue de peloton c’est un vrai plaisir: on progresse à son allure, pas de bouchon, on est tranquille car on peut trouver du monde ou cheminer tout seul sans être dérangé par le voisinage et on profite des joies de la nature, comme le levé du soleil. C’est le moment pour faire mon unique photo du week end.


LA photo!

Dimanche 10h10/ Soucieu. Km 123.

Me voilà à Soucieu! J’aime bien ce ravito, car il signifie plus ou moins le signal d’arrivée. Certes il reste plus de 20 bornes, mais c’est la fin de la section que je trouve la plus monotone même si on profite du paysage au petit matin. Et puis ces panneaux “Arrivée 50, 40, 35 Km, ils te plombent plus qu’ils te poussent à avancer. Au moins là, 21 Km, c’est clair, un semi marathon, c’est quantifiable. En temps normal et sur une route plate? Oui, certes! Mais quand même ça sent la fin, surtout quand on en est à plus de 120 bornes et plus de 27 heures de course… Toujours la même ambiance tranquille de queue de course, ça papote, le saucisson est de sortie, manque que le petit canon de rouge. Je bavarde avec un jeune couple de la 180 qui me parle de respect, de performance incroyable, d’extra terrestres… On va finir par le croire que l’on est des phénomènes à force. Comme je suis dans mes temps de passage d’il y a 2 ans, je repars au bout de 10 mn histoire de garder un objectif de moins de 14h, pour faire un négative split.

Dimanche 10h53/ Le Garon. Km 127.

Le couple rencontré à Soucieu arrive à ma hauteur et me propose de me servir de lièvre jusqu’ à Chaponost. C’est très sympa et j’accepte en leur disant de ne pas m’attendre quand je décrocherais. Je me cale dans leurs foulées et l’on parcours au moins 2 km à leur rythme, je suis un peu en sur régime et dès que l’on aborde la remontée sur Chaponost, je les remercie et je repasse en mode marche.

Dimanche 11h52/ Chaponost. Km 134.

Dernière halte avant la Halle Tony Garnier. J’arrive au moment ou mes compagnons du Garon s’en vont. On se salue en se souhaitant une bonne fin de course. Ici ça sent un peu la fin de la foire, ça range le matériel et les tables de ravitaillement sont peu achalandées. Mais il reste de quoi se sustenter et je me régale d’un sandwich saucisson et de banane, le tout arrosé d’eau gazeuse. Toujours dans le bon timing, j’ai 2h00 pour terminer en moins de 14h00.

Dimanche 12h34/ avant la descente de Beaunant. Km 137.

Je quitte un petit groupe de marcheurs qui n’en reviennent pas que je puisse avoir fait l’aller retour dans la foulée. Déjà, de courir 3 fois par semaine, leur apparaît surnaturel. Histoire de justifier mon statut et d’en rajouter un peu, je les abandonne en piquant un sprint à près de 12 Km/h, que je stoppe aussitôt que j’ai tourné le coin d’une maison. Bien, il ne reste plus qu’ à descendre sur la nationale, grimper le chemin de l’aqueduc, tournicoter dans le “Parc Aventures”, monter et descendre quelques rues et enfin plonger sur l’arrivée.

Dimanche 14h00/ Lyon. Km 143.

La descente des escaliers en foulées légères, je compatis au passage sur tous ceux qui descendent en crabe ou pire, qui semblent tétanisés à l’idée de franchir une marche. Les encouragement et les acclamations des nombreux passants sont un véritable plaisir et me poussent à finir sur un rythme très rapide. Relativisons la gloire tout de même, le vainqueur est arrivé il y a 9h00!! Bon, il faut aussi dire qu’à 5h00 du mat, ils n’étaient surement pas là pour l’acclamer. A 14h07 et après 13h46 de course , je franchis la ligne, j’enlève mon sac et montre fièrement mon badge 180 en faisant le signe 3. La 3ème étoile de la 180 est dans la poche.

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