Combien de temps encore, vont-elles pouvoir me porter ? Deux fois déjà le jour s’est levé. Deux fois que je ne l’ai pas vu venir, hier il est arrivé comme une jolie blague, bonjour, oui, bonjour, sur ma jolie balade. Je ne suis nulle part, vraiment pas loin pourtant je me doute, de cette arrivée que je continue, il le faut, à considérer comme phénoménale ! Chaponost, ce n’est pas que je le sais, mais je le devine. Je me souviens des années passées, et de ravitaillements en portions de route, d’embranchements, de bas côtés, d’horizons rétrécis, de visions étranglées, je devine plutôt que je ne le vois, le dernier contrôle, l’impossible abandon. Quelques encouragements, en haut des escaliers, c’est dur, je dis, dans une grimace en passant, à ces mains qui se tendent à ces sourires inquiets. Je rentre dans la salle, il me faut du chaud, du brulant s’il vous plait, mais je reste plantée là et en me retournant, sur le grand vide qui meuble entièrement, tout mon corps, dans son entier, de la tête jusqu’à mes pieds, je les vois, Audrey et Mathias, mes deux amis, mes fidèles et discrets, et puis comme un barrage inflexible et tenace, sous les coups répétés explose en mille larmes.

Il est cinq heures samedi et Lyon veille. J’ai dormi petit, mais sans inquiétude. Depuis septembre que je sais que pour le prix d’une Sainté je vais doubler la mise, je suis calme et sereine, un peu naïve aussi. D’autres s’inquiètent pour moi, peut-être ont-ils raison. Je n’ai ni la carcasse, ni l’entrainement, je ne l’aurai jamais, je n’aurai pas le temps et ne le prendrai pas. J’ai juste ma volonté et puis cette envie folle de connaitre cet état hors de soi, de celui qui dicte la marche quand la raison souffle impossible. Je n’ai de raisonnable, vous le savez mes aimés, que la limite de mes fonctions. Je suis mère avant toutes choses, et mes enfants confiés, je saurais être sage, si il le faut, mais considérant que je peux, et puisque c’est faisable, je prends le départ sans hésitation et comme j’ai traversé quelques modestes tempêtes, avant d’arriver là, je n’ai gardé en tête que l’envie d’être ici, vivante et à la fête de ce troupeau bruyant qu’on affuble d’un badge et d’un surnom charmant. Je suis 180, et nous ne sommes que 30, ultra amateurs éclairés, extra terrestres sur la SaintéLyon ! Je me distingue déjà au point de départ, en arrivant un peu en retard, jette mon sac sur le trottoir pour le confier au petit bonheur la chance à quelque gentil organisation qui voudra le prendre en charge, fais la mariole sur la photo et le train joyeux mime un départ carambolé en direction du grand voyage. Arthur, le grand dur, celui qui nous balade, blessé, pour la seconde fois renonce dépité à l’exode. Il nous suivra en voiture tout au long de la journée, et profitera, la bonne aubaine des ravitos agrémentés et tentera dans le froid de faire quelques directs sur les réseaux sociaux.

La marche des manchots durera 13 h. Au petit trot, toujours, plaisantant d’un rien, je suis un peu timide mais discute de tout avec l’un ou l’autre se trouvant dans ma roue. Je découvre les profils, les passés, les projets, je suis la seule fille et la seule je crois, à n’avoir couru que si peu, que je n’ai rien à raconter. Ils ont usé leurs guêtres ces traileurs ambitieux et je suis presque bête à me forcer souvent à ralentir l’allure devant mes grands anciens. Les aguerris plaisantent ou râlent devant les quelques petits nouveaux, allez-y filez, vous ignorez la suite !

Il fait un froid mordant, j’ai eu la bête idée de porter un corsaire mais le ton est si frais, si léger et si fluide que rien ne vient distraire ce grand gala de gentils givrés fêlés.

Nous courons plus vite cependant, et nous arrivons, bien en avance à Soucieu sur la cuisson du saucisson patates prévu par la courageuse équipe du Téléthon. Cela ne me souci guère, j’ai le jarret cuisant et j’entretiens la forme avec du café chaud que je sucre à outrance pour charger la batterie. Pour respecter la tradition, visant à dévaliser la boulangerie, et son monsieur qui dit, toujours à sa madame, mais dis-moi don l’amie, c’est qu’ils ont ben tout pris, j’achète une pizza fromage qui ne fut pas boudée.

Clairon nouveau départ, le prochain c’est Sainte Cath, et le débat fait rage pour savoir, c’est d’importance, si les tentes seront cette fois chauffées. Nous mordons la vraie course, le coeur de la Sainté. La neige est sous nos pieds débordant des côtés et dans les champs et endroits dégagés, le vent déplace par trainées des nuages givrés. Nous bénissons les bois qui nous font des abris, et la neige encore fraiche nous facilite la grimpe.

Le tapis est tacheté, il craque sous les foulées et les troncs décharnés dans les sous-bois obscurs dessinent comme des Soulages de lignes obliques et noires sur lesquelles la neige allume les reliefs. Il fait gris, c’est dommage, et l’horizon bouché retient hermétiquement la vue sur le Mont Blanc. Arrivés tout en haut, frigorifiés mais glorieux, nous marquons le Signal devant le ciel opaque et la croix sommitale.

L’appel du grand banquet nous fait descendre au trot et la bise redouble tant que nous sommes silencieux. Il faut ouvrir les yeux et couvrir le menton, ça rafale de vent et creuse des congères, la trace des ornières disloque la procession et la neige recouvre le pied et aussi la cheville. Nous plaisantons, toujours, mais ça parle du ventre, de la soupe à venir, du thé, du café chaud, et selon les ardeurs et les tempéraments, ça parle d’apéro. Il est loin le banquet et ceux qui reconnaissent allongent la foulée quand se pointe le blanc du campement de fortune tout en effervescence. L’intérieur est dressé, mais il n’est pas chauffé, les réchauds pour la soupe nous servent de brasiers et nous nous régalons du bouillon et des pâtes avant de piocher dans les nombreux raviers. Certains se réchauffent vite ou tentent d’oublier, et ça joue les gros bras sur un bête tire-bouchon tandis que les doigts gourds refusent de coopérer. La neige agglomérée sur les toiles de tente glisse en gros fracas sur l’entrée des artistes et cette neige là, piétinée par millier se changera en boue au passage des derniers. Permutation de chaussettes, un peu de jus de café, une couche supplémentaire et puis c’est reparti. Nous évitons les cornes d’un bouc coriace qui s’est égaré là et joue à nous faire face. La blague nous fait marrer mais, bon, point trop de farce, ce serait ballot tout d’même de finir épinglé !

Je reprends la cadence qui facilement revient et elle me semble facile cette seconde moitié. Ça passe de routes en traces de sentiers en prairies mais la neige couvre tout et à l’approche du soir, elle se permute en glace et piège les appuis. Dans les rangs ça jacasse et lorsque l’on se cogne à une portion plus rude, avec le froid qui bugne et la nuit qui s’annonce, on se prend à penser, à peine, vite oublié, que la nuit qui s’avance ne va pas être aisée. On en rigole encore arrivés à Christo et la pause chauffée où l’on se précipite accueille notre troupe pour d’ultimes douceurs.

Juste un peu dit le chef, mais les corps s’affalent et moi je reste debout devant des sucreries et j’avale par poignées de bonbons chocolats, et de chouquettes sucrées prête cependant et vraiment pas fatiguée pour la dernière danse vers l’arche de la Sainté. Juste un peu il a dit et puis c’est lui qui traine, on est bien là, c’est vrai, mais nous n’avons qu’un but, arriver au plus tôt pour cumuler le peu de sommeil ou au plus, trois heures de maigre paresse.

La nuit a profité de notre inattention. Elle est tombée doucement sur notre redescente. Nous chaussons les frontales et déjà nous savons qu’il ne nous reste plus que de larges sentiers, quelques portions de routes des cailloux et des champs un peu pas trop longtemps et malgré le verglas, ce qui nous inquiète plus c’est cette longue route de Sorbiers à Sainté. De ma maigre connaissance je pense un peu naïve qu’elle ne sera pas longue, j’ai tendance à penser et je me dupe bien qu’une ligne droite de bitume s’avale comme un rien. La douleur me prend sur le dernier chemin. C’est juste un point d’abord, en haut de la hanche droite, le même qui se réveille depuis deux mois déjà mais tout doucement, et puis pas trop méchant. C’est mes chaussures je dis, elles sont bien trop usées, et dans une ultime conscience je les avais changées quinze jours avant la grande transhumance. 65 km et voila qu’elle clignote, cette douleur trainante et je pense à autre chose, mais c’est un compagnon qui trotte derrière moi qui me lance inquiet, dis donc qu’est que tu as ? J’ai cette capacité de mettre les choses en boites, j’oublie, j’annihile et je tente de réduire ma faible claudication, mais le point irradie, descend dans toute la cuisse et tandis que nous marchons dans la grande ligne droite et que pour la première fois je la vois laide et crasse, je me prends à penser que les choses, certainement, à partir d’ici commencent à se corser. Il faut attendre le monde et arriver ramassés, c’est juste, et c’est bien là tout l’esprit 180. Les meilleurs se freinent depuis le matin, nous sommes partis groupés nous arriverons ensemble. Alors il faut marcher, et la queue de l’équipée finit par rejoindre la tête et c’est à grand bruit que nous passons une arche que les techniciens, encore affairés aux réglages allument de tous ses feux pour nous honorer. Nous faisons les marioles des holà des grands rires et puis le monde s’affaire à filer à l’abri. C’est un peu déroutant tout cet empressement, j’ai l’impression que tout passe vite en cette folle journée, je me laisse piloter, chacun sait ce qu’il fait et moi je suis confiante et je me laisse guider. Traileur chez les traileurs, c’est ce qui est parfait, dans ce groupe de coureurs tous plus ou moins rodés je ne suis pas moins que lui, qui revient des Antilles ou des sommets d’un fou ou d’un géant, je suis ultraruneur, enfin je le deviens. Ça court vite d’un coup, direction le resto, c’est l’un des réconforts de cette double Sainté, la possibilité de prendre un coin au chaud à la table du Flore juste en face des halles où s’entassent à cette heure tous les Saintélyonnais.

En passant devant eux je repense à mes courses, de ces belles heures d’attente avec tant de mes amis. Ils sont quelques uns encore aujourd’hui à patienter, mais d’un calcul rapide je pense à juste titre, qu’il me faut profiter de ce mince repos et ne pas m’étioler dans cette gare immense à tenter de chercher de probables rencontres.

En me posant, enfin, j’essaie d’analyser tout ce que j’ai vu, ce que j’ai partagé depuis le petit matin. 74 km de fait, et me revient cette phrase un peu comme une blague, qu’on dit avec sérieux dans un sourire crispé, l’avantage de courir pour nous 180 c’est qu’ici au départ, nous sommes, bel avantage, déjà à la moitié. Je ne suis pas fatiguée, j’ai fait une belle balade et j’ai pu profiter de ces beaux paysages que l’on ne voit jamais et de cette faveur de n’avoir vu passer en une grosse journée que des rires, des hommages et des heures partagées. Je sais qu’à cet instant je vais rentrer en course, elle sera différente de tout ce que j’ai vécu, en cinq années de routes, je vais enfin gouter à la course au labeur, au mental d’acier, je sais que j’aurai à lutter, à mordre, à surmonter, que dans cette seconde nuit dont peut être, si tout va bien, je sortirais vainqueur il me restera des traces, physiques, bien entendu mais aussi une leçon apprise de cette nouveauté de partager mes heures avec les laborieux.

Il est 21h, je mange avec plaisir l’assiette de pâtes chaudes après m’être changée. Je m’allonge pour 1h après avoir trié, choisi avec soin ce que je porterai. Je connais le terrain, je connais le vent, la neige et le glacé, et je me couvre bien parce que je sais très bien, que je peux surmonter la fatigue et le mal mais que si le froid me mord il ne me lâchera pas et que ma frêle carcasse n’y résistera pas.

Je prends tellement mon temps que de loin encore bien abritée j’entends les clameurs du devant. L’an dernier comme avant j’étais sur le départ, tout contre cette ligne et sous les projecteurs, j’avais vu les champions débouler des lumières sous l‘hymne survolté du chant des grands départs. Je prends tellement de temps que j’arrive presque en retard et je me trouve coincée tout au fond presque dernière et les vagues se succèdent et je ne profite pas. J’attends une heure entière dans le froid et je râle je piétine je maugrée et me maudis dix fois d’avoir pris tant de délai sur ce nouveau départ.

Je suis très concentrée sur la première route. Je ne cesse de comparer avec l’an dernier. Elle avait filé si vite, un échauffement au plus, mais là je bataille avec mes pensées, les forçant à s’éteindre pour ne prendre que l’instant, ne jamais comparer, ne jamais rien attendre, repartir à mon rythme et reprendre le fil. J’oublie enfin, j’essaie, ce qui me reste à faire, et puis cette douleur qui déjà se rallume à l’entrée des chemins.

La nuit se ferme et doucement je remonte, lente mais régulière, je ne vois pas la route, incapable de dire où je me situe, je n’ai comme objectif que les points de contrôles, l’un après l’autre, comme un tableau de tâches, je ne cours pas une trace, je cours chaque minute, l’endroit a disparu il pourrait être partout, je pointe un objectif, rien de plus, et tout ce que je peux allumer de conscience se fixe sur un seul but arriver sans tomber.

L’eau est vite gelée dans les gourdes que je porte. Impossible de boire, et puis de toute façon, chaque geste déconcentre, je ne vois que mes pieds, et les dos que je double ou ceux qui m’ont doublée. Je m’évade un peu en pensant à tous ceux qui savent que j’ai sauté dans un vide inquiétant. Je me fixe des instants, mes amours, mes enfants, et puis parfois j’observe ce qu’avant j’ignorais, ces coureurs de fin de course, solidaires et pesants, qui relèvent un défi, celui juste de partir et peut-être arriver.

Mon maître mot est prudence. Je m’arrête à chaque étape. Du chaud, soupe, thé sucré, fromage et pâtes de fruits. Il me faut du salé, je n’ai pas trop le choix, impossible d’avaler snacks ou autres gâteaux qui ne passeraient pas. Je remercie dix fois les courageux bénévoles qui par ce froid polaire nous ouvrent grand leurs bras. Remplissez je demande, à ras bord le gobelet, j’ai besoin de confort. En cette arrière de course tout est vite saturé, je découvre la boue, les visages fatigués, et je me laisse aller à prendre plus de temps, toujours debout, mais les gestes sont lents. Je ne faiblis pas pourtant, et je suis presque heureuse de constater qu’au coeur de cette nuit, à l’approche des 100, je ne suis pas fatiguée, pas réellement en fait, c’est juste que j’analyse, point par point tous mes maux, et cette zone rouge qui de la hanche, s’épanche dans la cuisse et bientôt le genou.

Les étapes sont longues et je passe un temps fou à essayer de remettre les tronçons dans le bon ordre. Saint-Christo, c’est bon, après c’est Sainte Catherine, et puis on monte, voilà, mais le Signal est loin, il me semble que ça grimpe encore un peu avant, non, encore une halte, ou pas, enfin peut-être. Je lance à un coureur qui est un peu perdu, que le sommet est là, juste derrière la côte, et puis le dépassant, je réalise que non, le Signal est bien loin et je pense que peut-être je devrais rebrousser et lui dire mon erreur, alors je me tais et je me garde bien de penser au chemin que je ne connais plus.

Je trottine encore lorsqu’arrive cette côte, je marche évidement sur chaque déclinaison. Les coureurs par paquets s’arrêtent sur tout le long pour chausser des crampons, attendre un camarade, rassurer les paumés, ceux qui tombent déjà. Les sons sont étouffés, mais le train est confiant, la neige et le verglas ont cette faculté de concentrer l’effort sur les difficultés plutôt que sur le corps. Il est là ce sommet, et la troupe promise de nos extra fédérateurs qui veillent emmitouflés près d’un grand brasier qui réchauffe les coeurs. Avec surprise j’apprends que je suis bien positionnée au milieu de la troupe des 180 sur le retour. Je tente de croquer dans deux trois sucreries qu’ils me tendent mais tout gèle aujourd’hui et je prends la mesure de tout ce qu’ils font pour nous depuis hier, à nous veiller ainsi dans cette nuit sibérienne.

Je ne m’attarde pas, la plaine est à mes pieds, et elle sera cruelle, combien de temps encore, me faudra t’il courir, pour traverser la suite avant d’y arriver ? La redescende est périlleuse, elle fait chuter l’élan aussi bien que les corps. Accrochée aux côtés je suis très concentrée, et j’imagine ceux qui sont passés là, survolant les obstacles d’une foulée assurée. Je n’ai jamais vu ça, les gens sont effondrés, il y a ceux qui pleurent et ceux qui en rigolent, au bas de chaque pente, un camion de pompiers, et dans la nuit résonne l’alerte des signaleurs.

A me focaliser sur la trace à choisir, j’en oublie mes douleurs et quand la route arrive je relance la course, oh, tout doucement bien sûr mais j’avance vraiment. Le jour est là, depuis combien de temps ? je n’ai aucune idée, ni de l’heure ni du temps. Ma montre éteinte ne m’est d’aucun recours et puis à tout bien penser, je ne m’en soucie guère. Et puis j’en souris presque, moi, la focalisée, de ma petite vie d’humble compétitrice, le nez toujours collé à l’allure, au délai, à ne pas dépasser et à forcer d’autant pour maintenir un but qui au delà d’arriver est d’atteindre bien plus qu’une ligne, un temps que je me suis donné. Il est 9h15 quand j’arrive à Soucieu. Mes jambes me portent avec douleur, mais je suis encore déterminée. C’est presque involontaire, mais pour la première fois, en entrant dans ce lieu chauffé, et sans y réfléchir, je prends un siège et reste un peu hébétée. Je traficote des riens, range ma frontale, déballe un gel pour ne pas le gouter, enlève mon coupe-vent pour enfin le remettre et en fixant l’horloge qui me situe dans le temps, moi qui ai traversé les heures sans aucune notion, je pense à l’an dernier, où à cette heure précise, j’étais déjà changée, et devant une table fournie, je trinquais de bon coeur avec tous mes amis. En observant les gens, bénévoles et coureurs, de ceux qui abandonnent et de ceux qui les soignent, je me rappelle soudain qu’une de mes amies fait partie de ce staff de loyaux bénévoles. Je la cherche alors et je suis lente, dans tous mes gestes et toutes mes décisions, je hèle une personne derrière les grandes tables, bafouille ma demande en cherchant longuement, ah mais bon sang son prénom ! Et puis finalement : Sophie voilà c’est ça ! C’est bien simple pourtant ! Elle m’attendait dehors et je suis bien contente, debout nez dans ma soupe en réchauffant mes mains de tenir salon, de parler de tout de rien, il s’en est passé des choses depuis qu’on ne se voit plus ! Et puis comme un sursaut je me rappelle ma quête, je lui dis que je file et en tournant le dos, je comprends avec une peine immense, qu’à partir de maintenant, le corps ne voudra plus. Elle me dira plus tard combien elle a eu mal, en me voyant partir ainsi, chaque balancement de jambe comme un coup de couteau, et la mine défaite et le regard vide. Je refuse de les voir ces vingt bornes restantes. Je marche, je finirai ainsi, je ne peux plus courir. Je tente d’oublier ce trajet familier et j’arrive enfin à me couper du monde. Je marche point final, et je ne fais rien d’autre et l’armée des derniers me dépasse par paquets. Ne me demandez pas comment était la route, je ne vois pas les champs, les sapinières, les chemins, je fixe loin devant un point pris au hasard et je me hisse ainsi, comme sur une corde à noeuds. Et puis j’arrive, du moins je le devine, sur l’ultime point de contrôle et tout se décompose…

Je les sens près de moi, je balbutie des mots, je pleure si vous saviez, mais ça coule en dedans, la gratitude m’inonde vous êtes le levant ! Ils savent, et ils comprennent. Ils ne demandent pas, il va chercher de quoi soulager toute ma peine, tandis qu’elle me prend comme une mère sous son aile, va remplir mon godet, prend des ravitaillements, il revient peu après, me donne un calmant, enlève sa polaire me la passe sur l’épaule. Il est allé chercher ses bâtons de traileur, je serre les poignées, retrouve mes esprits, et puis dans un regard je lis avec confiance, que je n’ai plus qu’à suivre, nous marcherons ensemble.

Je n’ai compris plus tard combien il fut immense ce chemin parcouru à minuscules pas. Elle ne cesse de parler et puis je lui réponds, et à ainsi causer, nous arrivons au bout. Je grimace d’une pierre, d’une racine, d’un fossé, et pourtant je ne vois ni ce fameux viaduc, ni la dernière montée, ni cette longue descente.

La volée d’escaliers me donne quelques frayeurs, je reste un bon moment à tenter d’entrevoir, par quelle jambe commencer, par quel côté les prendre. Bâton après bâton je finis par descendre et je passe le pont sans vraiment bien comprendre.

C’est la grande silhouette de Marvin un copain qui me réveille d’un coup de mon engourdissement. Ils parlent d’une fille qui arrive en béquilles ! Allez allez Sophie, juste un dernier effort ! Je panique à l’idée de croiser les photographes, je refuse d’enlever dans un tout premier temps la polaire qui masque mon signe distinctif. Ils finissent par m’inviter, ces amis, ces précieux, à écarter ma nuit, à sortir au grand jour. Olivia, que je ne connaissais pas, est là et elle aussi, ayant bravé le froid hurle de vibrants vivats et tous de s’y joindre pour me remettre au pas. Je m’accroche à Audrey, ma précieuse, ma béquille, et je supplie le staff de la laisser entrer. Tu dois y aller seule, alors comme une main qui vient couvrir le dos et presser mon épaule, la volonté revient et le miraculeux des jambes anesthésiées, relance la foulée. Je serre dans mon poing l’insigne 180 que je tends vers le ciel et comblée de bonheur, pleine de gratitude, j’entre dans la lumière.

En choisissant de courir la 180, soit l’aller-retour de la SaintéLyon, 148 km 3900 d+ cumulés, je souhaitais d’abord découvrir l’ultra. Je savais que je pourrais courir le kilométrage annoncé. Non pas que j’y fusse préparée, mais parce que je me connais. L’équipe du LyonUltraRun m’a mise en confiance. Je ne cherchais aucune performance que celle de tenir le coup. Je voulais également par cette expérience, connaitre une autre course, celle que l’on fait au mental. J’avais déjà connu une telle performance, sur mon 4 ème marathon, mais le contexte était extrêmement différent. Ces 24 heures passées m’ont donnée beaucoup de réponses. Je mesure combien il faut être pondéré, que la moindre précipitation devient vite un enfer. J’admire profondément ceux qui arrivent à enchainer, l’ultra est une épreuve qui demande avant tout une capacité mentale forte. J’ai couru la Sainté retour avec la fin de course et je suis très heureuse de l’avoir courue ainsi. Dernière chez les derniers ( 13h57 de retour contre 8h39 sur la Sainté l’an dernier ) j’ai fait l’expérience des laborieux, de ceux qui tendent vers l’arrivée et qui ne sont jamais sûrs de rien, de ceux qui délaissent le chrono et qui n’ont de désir que celui d’arriver. Je n’ai pas d’autre projet d’ultra, mais je sais que je peux. Je n’ai de projet que de me souvenir, combien tout peut être fragile, et qu’il ne faut retenir, de n’importe quelle course, que nous ne sommes rien, et que outre le fait d’avoir des objectifs, ils sont tous louables, et que la différence, entre vouloir un temps et vouloir finir, c’est que pour finir, d’autres donnent le temps.

* A Cédric et à tous nos combats

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